Une fable ancienne

On raconte parfois cette fable ancienne : un boucher égorgeait des oiseaux destinés à la broche. Cet homme était d’une sensibilité rare qui, visiblement, ne correspondait pas aux exigences de son métier. Chaque fois en effet qu’il coupait le cou de l’un de ces petits oiseaux piaillant et frétillant sous sa grosse main ensanglantée, il pleurait à chaudes larmes ! Il pleurait et pleurait encore, voyant défiler ses innombrables victimes aux ailes multicolores. Que d’espèces rares ont disparu, que de chants mélodieux se sont tus à cause de ses sévices ! Un passant, contemplant la scène, dit à son voisin : « Vois combien cet homme est bon ! Le brave homme ! » Mais l’autre lui répondit aussitôt : « Ne regarde pas ses yeux, mais observe plutôt ce que font ses mains ! »Cette fable pourrait servir d’illustration à bien des aventures humaines. Notre civilisation occidentale a très souvent utilisé ce double registre, engageant des guerres pour s’approprier le bien des autres, et justifiant ses agressions au nom de valeurs humanitaires universelles.

CoeurEnSang

(Illustration : JL Rader)

Vu de l’Irak par exemple, l’Occident est perçu par beaucoup comme un monstre hybride qui d’une main tue et assassine, et de l’autre prétend guérir et édifier. Souvenons-nous de l’attitude de la Suisse, qui avant même l’invasion américaine, proposait son engagement pour prévenir un désastre humanitaire imminent. Et avons-nous oublié le spectacle singulier des avions américains lâchant presque simultanément des bombes et des sacs de nourriture sur les pauvres Afghans ?

Sharon et Bush ne sont pas les dignes représentants des valeurs judéo-chrétiennes, pas plus d’ailleurs que certains terroristes et preneurs d’otages ne traduisent par leurs actes odieux les principes de l’islam. Cependant, l’un frappe au nom de cet Israël biblique qui autorise selon lui toute forme de colonisation, et l’autre se présente comme le défenseur de la légalité, de la démocratie et de la justice. Avec lui, certains Européens encouragent les Palestiniens à ne plus résister et à aller dans le sens de compromis sans cesse revus à la baisse et toujours remis en cause, de 1948 à 1967 à nos jours. Ils clament chrétiennement le pardon pour les atrocités passées, cependant que Sharon et ses armées continuent d’oppresser un peuple assiégé. Frappons et colonisons. Subissons et pardonnons. Evitons surtout la spirale de la violence et l’idée d’une quelconque vengeance. Voilà la seule image qu’un Palestinien persécuté et exilé retiendra de toute la diplomatie passive de l’Occident.

Qui n’a pas en mémoire l’embargo décrété pendant des années en Irak, entraînant la mort de centaines de milliers d’enfants. Nous contemplions la scène, attristés par le sort dramatique de ces victimes innocentes, de ces Mozart assassinés. Et cependant, les décisions responsables de ces tragédies se prenaient chez nous, sur les bancs de la respectable Organisation des Nations Unies. Et cela continue : les forces américaines s’acharnent contre la résistance irakienne en déplorant la mort des civils, victimes nécessaires de multiples « dommages collatéraux ».

Et si notre civilisation, sous ses apparences rayonnantes, n’était finalement que l’ombre de la triste image de ce boucher ? Nos industries d’armements nous condamnent à envisager d’une manière ou d’une autre des guerres perpétuelles ici et là. La menace terroriste mondiale en est le prétexte choisi. Nous fabriquons et programmons la mort, en l’assortissant de brancardiers qui soulageront les blessés et les mourants. Nous soutenons les Etats terroristes, et nous allons jusqu’à oublier, pour ménager notre sensibilité, la disparition des Tchétchènes, le drapeau des Tchétchènes, le chant des Tchétchènes. Et même si nous protestons, nos institutions laissent faire et suivent le grand mouvement des Etats armés.

Bref, nous sommes la compatissante et dominatrice culture des droits de l’homme, et nous n’hésiterons pas à faucher le champ de notre voisin pour le prouver à tous !

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

26 novembre 2004 - Paru également sur : Webzinemaker, Oulala.net

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