Irak : pour un « Congrès du Silence »

La guerre contre l'Irak est ou était inéluctable. Nous en avions conscience depuis longtemps et nous savions parfaitement que rien ne saurait arrêter la détermination de l'administration Bush. Pourtant, la solidarité internationale contre cette mesure « illogique, illégitime et immorale », pour reprendre les expressions d'un député britannique opposé à Tony Blair, s'est manifestée de façon gigantesque : les attroupements populaires ont gagné la planète pour dire NON à l'agression du peuple irakien. Le Conseil de sécurité a bien rempli son rôle en soulignant que le travail des enquêteurs pouvait se poursuivre sereinement. Des hommes politiques ont affirmé haut et clair que rien ne justifiait une décision précipitée, que le processus de désarmement se réalisait en Irak normalement, conformément à la résolution 1441 de l'ONU. Beaucoup même ont eu le courage de dénoncer une forme d'impérialisme visant purement et simplement l'accaparement des ressources énergétiques de la région. Sur le terrain des faits, cette guerre illustre cependant à merveille l'échec évident de certaines valeurs de notre civilisation occidentale :

La démocratie ? Elle est aujourd'hui sans voix, et déjà les peuples résignés ont admis qu'après tout, les massacres annoncés sont le prix à payer pour débarrasser le monde du dictateur Saddam Hussein. Finalement, la démocratie n'appartient plus aux peuples, mais aux puissants et aux manipulateurs qui savent s'en servir. C'est la grande leçon qu'il conviendra de retenir.

Les droits de l'homme ? Ils sont bafoués et les résolutions de la communauté internationale ne sont que lettre morte devant l'usage de la force. À Davos, on a applaudi, debout, Collin Powell, alors qu'il était venu s'expliquer sur le projet américain. Cela, pendant que des mères irakiennes voyaient et voient encore leurs enfants mourir, victimes d'un embargo inhumain. Le plus dangereusement fascinant, dans cette affaire, c'est notre faculté de nous adapter à ce qui, il y a quelques années, était inimaginable.

La laïcité ? Bush prie les mains jointes et prétend s'en prendre au diable en personne, alors qu'hier encore, l'Amérique soutenait le régime sécularisé du parti Baath contre la République islamique d'Iran.

 

Et vous, qui reprochez aux musulmans leur « fondamentalisme » et « leurs lois barbares », tâchez donc de leur expliquer pourquoi le clan des faucons étasuniens a aujourd'hui les mains libres pour perpétrer de telles violations, en interprétant à sa guise le « droit international ».

Vous qui reprochez aux « islamistes » la violence et le terrorisme, essayer de justifier un instant la terreur exercée par des Etats bombardant des villes et méprisant les vies humaines.

Et vous encore, qui voyez dans l'islam une religion qui pousse au fatalisme, observez comment les « forces de progrès » et les Etats dits de droit sont paralysés devant le destin en marche, devant la toute-puissance des seigneurs de la guerre. Complices inavoués d'une économie de marché qui boit le sang des innocents.

Comble de l'horreur, l'aide humanitaire s'organise, CICR en tête, et ces peuples martyrisés contemplent effarés le monstre hybride venu de l'Occident, qui tue et blesse d'une main, et de l'autre soigne déjà et guérit.

Dès lors, puisque les protestations, les manifestations et les résolutions se sont révélées tout à fait inutiles, nous suggérons au plus grand nombre la tenue d'un rassemblement réunissant tous ceux qui s'estiment trahis : une sorte de congrès mondial du silence, pendant lequel aucun mot, aucune parole ne seraient prononcés. Les participants seraient surtout invités à se taire, la règle étant de ne rien dire qui soit effectivement réalisable pour arrêter la folie des hommes.

Un silence nourrit de certitudes, avec seulement peut-être, en toile de fond, la rumeur lointaine des hurlements de ceux que l'on sacrifie et que l'on assassine.

Un silence qui seul désormais nous épargnerait tant d'indécence et tant d'hypocrisie.

Hani Ramadan

L'invité, 24 heures, 20 mars 2003

Le Nouvelliste, 24 mars 2003

Le Temps, 24 mars 2003

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