Afin de justifier le meurtre odieux du Cheikh Ahmad Yassine, le Ministre de la défense israélien n’a pas hésité à affirmer qu’il était le « Ben Laden palestinien ». Cette comparaison est d’autant moins admissible que le mouvement Hamas avait à plusieurs reprises condamné les attentats du 11 septembre 2001. Tout comme Ahmad Yassine lui-même avait exhorté les Palestiniens à ne rien entreprendre en dehors des territoires qu’il estimait occupés. Quant aux attentats contre les Israéliens, il les justifiait en répétant que le « Hamas n'arrêterait ses attaques qu'à la condition que l'armée israélienne cesse de tuer des femmes, des enfants et des civils innocents ». Hani Ramadan Directeur du Centre Islamique de Genève 24 heures, l’invité, 31 mars 2004
Né en 1936 à Majdel, près d'Ashkélon, Ahmad Yassine a vécu la tragédie du peuple palestinien depuis ses débuts. En 1948, son village, comme beaucoup d'autres, est anéanti par les forces juives. Dès les années cinquante, des lois foncières pour la judaïsation des terres confisquées aux Palestiniens ont permis de « légaliser », entre 1950 et 1966, la destruction de 415 villages palestiniens. Enfant, Ahmad Yassine a donc connu la terreur et la domination sioniste avec son cortège d’atrocités. Veut-on le témoignage d’un Palestinien chrétien sur l’exode de 1948 ? « Il nous ont mis en rang et ont commencé par fouiller chaque personne (….) Puis il nous ont obligés à avancer. Beaucoup de familles furent séparées. Je me souviendrai de cette journée toute ma vie (….) Trente mille êtres humains fuyant, pleurant, criant d’horreur. J’ai vu des enfants, des jeunes gens, des vieillards tomber pour ne plus se relever ! » (Georges Habache, dans Israël et les Arabes : la guerre de 50 ans, de l’auteur israélien Aron Bregman, Fayard, 1998).
Ahmad Yassine a très vite compris que non seulement la communauté internationale ne ferait rien concrètement pour secourir les Palestiniens contre leurs agresseurs (hélas, le temps lui a donné raison), mais encore que les différents gouvernements israéliens ne restitueraient jamais la moindre parcelle de Jérusalem. Pour lui, les années ne pouvaient justifier l’injustifiable, ni légaliser une appropriation illégitime. Ne dépendant pas des lobbies américains ni de près ni de loin, considérant la démission des nations européennes devant les transgressions continuelles dont son peuple était l’objet, Ahmad Yassine n’avait pas besoin de cacher sa position : Israël devait disparaître parce qu’Israël est né dans la violence et ne cesserait jamais sa politique de colonisation.
Position extrême pour nous qui vivons bien chez nous, et conduisant à un engagement extrême. Mais l’objectivité la plus élémentaire nous conduit à interroger les faits avant de juger l’homme. Il nous est si facile de proposer des solutions admirables et de verser dans un certain angélisme. Il nous est si facile d’effacer d’un grand trait de plume des décennies d’une histoire sombre, et de prétendre à un avenir radieux en découpant sur le papier l’avenir d’un peuple déchiré. Nous parlons de paix à l’heure même où l’on tue, où l’on détruit des maisons, où l’on emprisonne et où l’on étouffe dans la bande de Gaza une communauté bafouée et abandonnée aux exactions d’une armée dont on connaît les méthodes.
Aujourd’hui, les Palestiniens pleurent par centaines de milliers le Cheikh Ahmad Yassine. Demain, les grandes nations civilisées pourront reprendre leur refrain sur le caractère odieux des attentats. Des images sanglantes leur donneront raison. En attendant, elles n’auront rien fait, fidèle à leur veulerie, pour arrêter la folie meurtrière de Sharon. Et que l’on ne nous dise pas que tous sont pareillement victimes de la spirale de la violence, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Il n’y a pas de fatalité. Il y a des criminels qui méritent d’être jugés. L’aventure sioniste s’est traduite par l’agression de tout un peuple. Et tant qu’il n’y aura pas de réparation réelle pour tous ces crimes, la résistance, d’une manière ou d’une autre, se poursuivra.
C’est le message de toute une vie.