A quelques jours du scrutin, Ariel Sharon, le candidat du Likoud, est donné comme gagnant et se trouve en tête de tous les sondages. Selon le Yediot Ahronot , 49% des voix lui sont favorables, contre 32% revenant à son adversaire sortant, Ehoud Barak. Ces intentions de votes révélées au gré des sondages, bien que prévisibles depuis des mois, sont plus qu'inquiétantes lorsque l'on connaît le passé d'Ariel Sharon. Ministre de la Défense, il est chargé en 1953 par Moshé Dayan de former une unité spéciale pour faire fuir les habitants arabes de nombreux villages. Un premier raid, mené dans la nuit du 14 au 15 août 1954 dans le village palestinien de Qibya, entraîne le massacre de 66 habitants, dont les trois quarts sont des femmes et des enfants. Sharon dirige personnellement dans la nuit du 31 août 1955, en territoire égyptien, les massacres de Khan Yunia et Bani Suheila. Le 19 janvier 1956, le Conseil de Sécurité des Nations-Unies condamne les raids successifs qu'il entreprend en territoire syrien contre des populations civiles. Le faucon est-il devenu colombe? Le 26 juillet 1973, Ariel Sharon écrivait dans le Yediot Aharonot : " Israël est maintenant une superpuissance militaire. Toutes les forces rassemblées des pays européens sont moins grandes que les nôtres. Israël pourrait conquérir, en une semaine, la région qui va de Karthoum à Bagdad et à l'Algérie." Lorsque Shimon Pérès accuse à la Knesset le ministre de la Défense Ariel Sharon d'être rester le témoin passif des massacres de Sabra et Chatila, Sharon lui répond aussitôt : " Où étaient les officiers israéliens lorsque les Palestiniens étaient massacrés à Tell el Zaatar? Vous étiez ministre de la Défense, à l'époque." Malheur à ceux qui ont la naïveté de penser que Sharon s'est assagi et s'est repenti depuis! La ligne qui a été la sienne depuis des décennies, caractérisée par le terrorisme d'Etat et un mépris souverain du droit des Palestiniens, est restée la même. Et c'est cet homme, véritable incarnation d'une volonté de puissance écrasant sans états d'âme tout un peuple, qu'aujourd'hui beaucoup d'Israéliens appellent au pouvoir! Pourtant, Juifs orthodoxes ou laïcs convaincus, , la plupart connaissent le triste passé d'Ariel Sharon et mesurent les conséquences de sa provocation sur l'Esplanade des Mosquées. La peur, le sentiment de l'insécurité n'expliquent pas tout. Si l'opinion publique israélienne cherche ses repères dans un pouvoir qui s'imposerait par la force, plutôt que par le dialogue, cela n'est pas l'effet d'un sentiment de lassitude passagère, mais bien plutôt l'expression même d'une volonté populaire formée selon la doctrine sioniste, qui ne reconnaît aucun droit aux Palestiniens sur leurs propres terres. Depuis la création de l'Etat d'Israël jusqu'à nos jours, il est frappant de constater que les différents ministres de l'éducation nationale furent la plupart du temps des chefs de partis religieux. On a jugé ainsi que le projet sioniste n'était pas viable sans une formation qui justifie la politique expansionniste d'Israël. Le psychologue G. Tamarin, de l'Université de Tel-Aviv se livra à une enquête en posant à des écoliers et des enfants israéliens la question suivante : " Supposons que l'armée israélienne occupe un village arabe pendant la guerre, devrait-elle, oui ou non, faire subir à ses habitants le sort que Josué a réservé aux habitants de Jéricho (c'est-à-dire un massacre complet)?" Entre 66% et 95% des jeunes enfants répondirent par un "oui" selon l'école, le Kibboutz ou la ville.( Liban Palestine, Ouvrage collectif émanant du "Centre protestant de l'Ouest ".Ed. L'Harmattan, Paris 1977.) Ces enfants sont aujourd'hui des adultes d'âge mur. Pourquoi donc s'étonner qu'un Ariel Sharon, qui dans tout Etat de droit se retrouverait en prison ou finirait sur le banc des accusés au Tribunal de La Haye, soit considéré comme un héros susceptible de dompter les rebelles palestiniens? Pourtant, nombreuses sont les voix qui s'élèvent pour dénoncer les violations du droit international en Palestine, et parmi elles on peut relever celle d'une journaliste israélienne, qui avec lucidité et courage, écrivit au plus fort de la seconde Intifada : " Ah! Qu'il est naturel, pour nous Israéliens, que 40000 personnes soient soumises au couvre-feu intégral durant plus d'un mois à Hébron pour protéger la vie et le confort de 500 Juifs. Que les écoliers y soient enfermés nuit et jour quand les enfants juifs se promènent librement. Qu'une mère palestinienne doive supplier le soldat de l'autoriser à aller chercher un médicament pour son fils asthmatique. Qu'il est évident que les snipers israéliens ouvrent parfois le feu sur des habitations (…). Qu'en été l'eau soit rationnée pour les Palestiniens, quand les colons en ont à satiété." (Amina Hass, correspondante permanente du quotidien Ha'Artz , publié dans le Monde du 22 novembre 2000). Depuis des décennies, défiant les résolutions de la communauté internationale et de l'ONU, étendant ses colonies dans l'illégitimité la plus totale, tuant des civils désarmés comme s'il s'agissait de bétail, humiliant des populations asservies au "peuple élu", Israël est un Etat de non-droit. Imagine-t-on qu'un individu ayant commis les crimes de Sharon, crimes revendiqués ouvertement et connus de tous, puisse un jour envisager une carrière politique en Suisse ou dans un pays voisin ? La chose est impensable et montre bien quel est le vrai visage du sionisme. Hani Ramadan Directeur du Centre Islamique Tribune de Genève, l'invité, 6 février 2001