Quel dialogue avec l'islam ?

A l'heure où, après les attentats du 11 septembre 2001 et en cette année 2002, le débat sur l'islam et la modernité a pris toute son ampleur, il est bon de se recueillir un peu, en se donnant le temps de la réflexion et en posant sans complaisance les conditions d'un réel dialogue de civilisations. Voici quelques pistes que nous proposons aux lecteurs intéressés par le sujet :

Premièrement, on ne peut juger une civilisation en lui appliquant des concepts qui lui sont étrangers. La question : «Existe-t-il un islam laïc ou démocratique ?» ne se pose donc pas. Du moins pas ainsi. La vraie question est : «Qu'est-ce qu'un Etat islamique ?» Une fois le concept défini sur les fondements du Coran et de la Sunna, toute étude comparative est la bienvenue. Contrairement aux idées reçues, on verrait alors que la représentation islamique de l'exercice du pouvoir comprend les meilleurs éléments de la démocratie : respect de la volonté populaire, égalité de tous devant la loi. Avec cette différence majeure il est vrai : C'est la loi divine qui constitue l'autorité et la norme suprêmes dans une communauté musulmane.

Deuxièmement, et l'on me permettra de revenir avec insistance sur ce thème, on ne peut intellectuellement admettre la terminologie élaborée à partir du mot islam pour caractériser des tendances extrêmes. L'«islamisme» n'existe pas, sinon dans la tête de ceux qui entretiennent des confusions dangereuses, consciemment ou inconsciemment. Le mot sert en quelque sorte de trait d'union entre deux autres termes avec lesquels il partage les mêmes assonances : islam et terrorisme. Il conduit nos esprits abusés à glisser d'un univers à l'autre, selon cet irrésistible schéma : islam->islamisme->terrorisme. En réalité, toute personne cultivée sait parfaitement que l'islam, doctrinalement et historiquement, comprend la dimension et le projet politique d'un Etat islamique exerçant la loi divine, la sharî`a. En être convaincus ne fait pas de nous pour autant des terroristes. Observez d'ailleurs les singulières équations que permet de développer l'usage de cette terminologie abusive :

  1. L'islam moins l'islamisme = une intégration parfaite dans la laïcité et dans les démocraties modernes.
  2. L'islamisme moins le terrorisme = l'islam. Comprendre : l'extrémisme est une excroissance que recèle la religion musulmane. Pour prévenir le mal, il faut éradiquer toute organisation islamique qui revendique un Etat musulman.
  3. L'islam plus le terrorisme = l'islamisme. Très clairement : tout musulman est un terroriste en puissance susceptible, même s'il ne l'avoue pas, de verser dans la violence.

Cette logique, aussi aberrante qu'elle puisse paraître, est bien celle d'un Bush (avec toutes les nuances dont ce fameux chef d'Etat est capable après coup) ou d'un Berlusconi. De telles équations sous-tendent trop souvent les discours de prétendus spécialistes de l'islam. Une tendance même semble se dessiner qui porte à son comble la confusion. Je veux parler de la formule exécrable : islam = islamisme = terrorisme. On a vu récemment le prix Nobel attribué à un auteur dont la thèse essentielle consiste à affirmer que l'islam est par essence une religion qui impose la terreur, et dont la vocation impérialiste constitue une menace pour la planète (1).

Les intellectuels musulmans qui reprennent de tels concepts devraient se demander s'ils ne sont pas l'objet d'une manipulation insidieuse. Quand ils affirment rejeter l'islamisme qu'ils considèrent comme une perversion de l'islam, on les dit éclairés parce que cette condamnation comprend dans l'esprit de leurs interlocuteurs occidentaux le renoncement à tout engagement politique visant l'instauration d'un Etat islamique. L'intellectuel musulman éclairé est celui qui accepte d'entrer dans la laïcité par la grande porte, si possible au son de la Marseillaise. Certes, il ne s'agit pas d'engager un conflit avec la République. Les penseurs musulmans vivant en Europe ont assez dit qu'une intégration positive de la culture musulmane est envisageable en climat laïc. Mais si l'on veut que le dialogue reste authentique, il faut se convaincre que la neutralité de l'Etat ne signifie pas la neutralisation du discours dit religieux dans les limites de la sphère privée. Par ailleurs, voir dans l'Occident un modèle de vérités universelles et la forme la plus achevée de l'accomplissement des droits humains, ce n'est pas seulement céder à un ethnocentrisme pernicieux, c'est admettre la colonisation de la pensée, niant aux autres le droit d'exister de manière différente.

Troisièmement, c'est sans doute aujourd'hui plus le «terrorisme» que l' «islamisme» qu'il conviendrait de définir. Car il est évident que toute violence visant des civils ne se justifie en aucune façon. Lorsque Monseigneur Isaak, secrétaire général des évêques chaldéens en Irak, déclare : «Je considère que les affirmations des puissances occidentales sur les liens entre l'Irak et le terrorisme sont des prétextes. (….) Nous sommes victimes d'une guerre qui dure depuis onze ans. Des milliers d'enfants sont morts par manque de médicaments et de nourriture»(2)… on peut se demander si cette «guerre» contre un pays réduit à la misère par un embargo ignoble ne constitue pas une forme de terrorisme.

Lorsque Laurent Ligozat, responsable d'une cellule d'urgence de Médecins sans frontières, évoque la situation dramatique du nombre de plus en plus élevé de civils afghans blessés par des mines ou des munitions non explosées, dont les bombes à fragmentation made in USA, et lorsqu'il ajoute : «Les bombardements sont la cause de la destruction des habitations, de la mort d'amis et de parents et de traumatismes sévères, en particulier chez les enfants»(3)… on est en droit de s'interroger pour savoir si cette «guerre» qui a semé la mort et des mutilations imprévisibles pour des mois sur d'immenses territoires recouverts de neige, ne constitue pas une forme de terrorisme.

Lorsque l'armée israélienne poursuit sans relâche sa politique de colonisation, chassant, tuant des civils palestiniens, détruisant leurs maisons et assassinant leurs représentants, on peut se poser légitimement la question du terrorisme d'Etat qui demeure depuis des décennies impuni dans cette région.

Oui donc au dialogue des civilisations, plus que jamais nécessaire. Mais en ayant conscience que les puissances occidentales sont parfaitement capables de forger des concepts sur mesure en fonction de leurs intérêts géostratégiques. Puisque force fait loi, un Etat peut tuer et massacrer sous le couvert de sa légitimité intrinsèque. En revanche, tout résistant dont le gouvernement n'est pas reconnu est assimilé inévitablement à un terroriste. La mort des enfants irakiens n'est pas un crime. Les combattants tchétchènes sont des bandits. Poutine est reçu partout avec les honneurs dus à un dirigeant. Sharon et Israël sont les éternelles victimes du terrorisme palestinien. Victimes auxquelles l'administration américaine a donné toute liberté pour poursuivre une politique d'expansion démagogique. A deux reprises l'année dernière, Washington a opposé à la communauté internationale son veto, refusant l'envoi d'observateurs internationaux en Cisjordanie et à Gaza. Par contre, le droit immédiat d'ingérence dans toute nation abritant des terroristes présumés(4) ne se discute même pas. Il se traduit par des bombardements continus qui dépassent largement leurs cibles. Amputer un bras pour soigner le bout du petit doigt est devenu la règle. La machine de guerre américaine se révèle aussi cruelle que l'ours du Caucase. «Opérations chirurgicales» et «dommages collatéraux» constituent les derniers euphémismes de la barbarie moderne.

Ajoutons à tout cela que l'Etat le plus puissant du monde peut dicter au reste de l'humanité sa vision de l'histoire : le 11 septembre 2001 fera date désormais. Sans nier le caractère exceptionnel de ces attentats, pourquoi ne pas retenir, à titre d'exemples, le jour funeste du massacre de Srebrenica, ou celui de la destruction de Grozny, avec ses milliers de martyrs tchétchènes abandonnés aux assauts de l'armée rouge ? Pourquoi ne pas se souvenir du Rwanda ?

Deux impératifs s'imposent par conséquent à tous ceux qui défendent la vérité et croient encore au dialogue des civilisations : 1) Clarifier notre langage en rejetant l'usage abusif d'un vocabulaire réducteur. 2) Refuser une mondialisation à sens unique, qui se servant de «deux poids deux mesures», applique systématiquement une politique inhumaine défavorable aux plus démunis. Tout simplement parce que les lumières de l'islam sont infinies, et parce que le sang des humains -de tous les humains- a plus de valeur que le drapeau américain.

Notes :

  1. Voir Le Nobel à V.S. NAIPAUL, le prix du reniement, de Pascale CASANOVA, in Le Monde diplomatique, décembre 2001
  2. Mgr Isaak, Agence Fides à Rome, décembre 2001.
  3. Laurent Ligozat, interviewé par Anne Pitteloup, Le Courrier du 29 décembre 2001.
  4. Rappelons que le pilonnage de l'Afghanistan avait été décidé de façon unilatérale bien avant que l'on dispose de preuves évidentes, susceptibles d'être rendues publiques, de la culpabilité du réseau de Ben Laden.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Le Courrier, Libre Opinion, 22 janvier 2002

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