L'Islam et les Lumières

Lorsque, aujourd'hui, on évoque l'Islam, aussitôt se présentent à nos esprits les images d'un univers moyenâgeux où règnent encore des formes de despotismes religieux.

"Intégrisme", "obscurantisme", "fanatisme", ces termes reviennent sans cesse sous la plume d'intellectuels occidentaux et de journalistes qui défendent d'autres valeurs, allant de la liberté d'expression aux principes de la Déclaration universelle des droits de l'honnne. Il s'agit tout simplement afin de ne pas perdre les acquis de la civilisation occidentale, afin de préserver ce qui n'a pu être obtenu qu'au prix d'une grande lutte confie l'obscurantisme religieux, de prévenir la "menace islamiste" venue d'un Orient dépassé.

La Renaissance, le cartésianisme, les Lumières, les institutions laïques, tels sont les jalons de ce dur combat qui n'a eu d'autre objectif que de libérer la raison, et de rendre l'homme enfin maître de sa destinée, en écartant le dogmatisme religieux. Nous goûtons à présent les fruits de cette longue marche vers la Liberté. Nous en sommes les héritiers. Toute notre culture est fondée sur le sentiment de cette conquête. Nous l'enseignons dans les écoles, les collèges et les universités.

Nous en érigeons les principes absolus comme étant le modèle nécessaire que d'autres cultures, d'autres civi1i1sations attardées devront tôt ou tard mettre en application. D'où notre émotion et nôtre soutien aux "intellectuels" d'origine musulmane, qui osent remettre en question les principes de l'Islam, qui osent réclamer la venue d'un "Vo1taire arabe", d'un "Rousseau persan", ou d'un "Sartre berbère". C'est à ce prix que les nations musulmanes, sous-développées et ignorantes, parviendront à s'élever à notre degré de civilisation.

Mais voici qu'une voix - la voix de l'Islam - se fait entendre pour ne dire qu'un mot "Supercherie." Cette voix s'exprime clairement et sans détour pour affirmer que l'exemple occidental n'est pas nécessairement le bon, et que le "nouvel ordre mondial" est orchestré par des irresponsables politiques, et qu'en aucune façon nous ne pouvons imaginer une gestion de notre planète plus désastreuse que celle que mène l'Occident.

Nos idéologies progressistes et nos prétendues Lumières empêchent-elles l'exploitation de l'homme par l'homme, le. culte de l'argent le sacrifice de peuples entiers, la misère grandissante et l'endettement du tiers monde, la course folle aux armements, la destruction progressive de notre environnement, le développement d'épidémies comme le sida, que favorisent le laxisme et l'absence de valeurs et de références ? Le fond commun de ces idéologies se résume en une seule phrase :

user et abuser des biens terrestres, jusqu'à la corruption de l'espèce humaine et la dégradation de ses ressources naturelles.

Cette voix de l'Islam nous rappelle que foi et raison, science et religion ne sont pas incompatibles. Une civilisation brillante s'est développée aux premiers temps de l'Islam, qui de Cordoue à Bagdad, a vu s'ouvrir de florissantes universités. Médecine, astronomie, chimie, mathématiques, géographie, histoire, philosophie, sociologie... il n'est pas un domaine de connaissance qui ne doive son essor prodigieux à l'Islam et à ses savants.

Le même langage

Cette voix nous rappelle surtout qu'il ne faut pas confondre le monothéisme authentique et les mythologies. Le monothéisme a permis en effet à l'homme de se débarrasser des superstitions qui empêchaient et entravaient le déploiement de sa raison et de sa compréhension du monde. Lorsqu'il a reconnu le Dieu unique, alors les idoles, les intermédiaires et les puissances aveugles de la nature se sont évanouis. Lorsqu'il a reconnu que Dieu est seul le créateur, l'univers lui est apparu comme étant entièrement soumis à la loi divine. Les êtres et les choses parlaient donc tous le même langage. Langage qu'il avait, lui, grâce au don de l'intelligence, la vocation de déchiffrer. A l'origine, le monothéisme, loin de s'opposer à la science, en a été le premier fondement.

Ce dynamisme du monothéisme ainsi que cette ouverture sur le monde matériel et sur le progrès scientifique, constituent les deux marques distinctives de la civilisation musulmane. Elles permettent ainsi aux homme de vivre dans un équilibre constant qui préserve leurs intérêts vitaux sans perdre de vue leur finalité spirituelle. Equilibre essentiel que l'Occident a rompu, en excluant de ses réformes concrètes la dimension religieuse.

Gardons-nous donc, lorsque nous évoquons l'Islam, de l'analyser et de l'observer à travers le prisme déformant de notre culture et de nos concepts réducteurs. Qui parle d'obscurantisme ? Il n'y a pas eu d'affaire Gallilée le en terre d'Islam. On y considérait la science comme une forme d'adoration, puisqu'elle n'est autre chose qu'une "lecture de l'univers" et du grand livre de la création.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève, le 15 avril 1997

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