Hani Ramadan: «On veut me diaboliser»

Interview : 

Le directeur du Centre islamique de Genève entretiendrait des relations avec le terrorisme. Il réfute ces accusations.

Par Jean-François Mabut

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Hani Ramadan est persona non grata en France depuis avril 2017. Il fait l’objet depuis dimanche 17 juin d’une interdiction, pour six mois reconductibles, de gérer ses biens et ceux qu’il pourrait contrôler en France. Le directeur du Centre islamique de Genève (CIG) se dit victime d’une chasse aux sorcières. «La dernière mesure est stupide», répète-t-il. Il affirme ne rien posséder en propre ni par personne interposée en France ni n’avoir de pouvoir sur aucun fonds. Les 90 000 euros collectés en février par l’intermédiaire du site de quête en ligne Cotizup pour financer la défense de son frère cadet sont gérés par Free Tariq Ramadan, une structure dont il n’est pas membre.

La mesure prise à Paris interdit également tout transfert de fonds de France en Suisse à son profit. Elle pourrait donc concerner des donateurs du Grand Genève. Le Centre islamique, dont les comptes ne sont pas publiés, vit chichement dans une petite maison décrépite sise à l’angle de la rue des Eaux-Vives et de la rue de la Grenade. Son budget, dit son directeur, est alimenté par les dons des fidèles, des loyers de cette maison et la vente de livres. Le CIG ne reçoit aucun soutien en provenance d’institutions ou de gouvernements étrangers, affirme Hani Ramadan, pour qui il est essentiel que le CIG conserve son indépendance.

Que vous reproche le gouvernement français?

J’y vois des actions ciblées pour m’empêcher d’exercer ma liberté d’expression. J’y vois l’influence de milieux très pro-israéliens. Mais on ne me musellera pas. Je continuerai ma lutte antisioniste. Une lutte qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme dont on veut m’accuser. Écoutez-moi bien: si, à Genève, un rabbin ou une synagogue étaient pris à partie, je serais le premier à me lever, à tendre la main à d’autres, à faire une chaîne autour d’eux pour les protéger. Toutes les croyances doivent pouvoir librement s’exercer dans la paix. En revanche, je dénonce la politique d’Israël face aux Palestiniens. Et je ne suis pas le seul.

La France vous soupçonne de soutenir le terrorisme.

C’est absolument faux. On veut me diaboliser. Au contraire, je dénonce Daech, dont les musulmans sont les premières victimes et les plus nombreuses. J’ai répondu point par point aux accusations du ministre Matthias Fekl (ndlr: dernier ministre de l’Intérieur du gouvernement Hollande). J’ai donné quatre ou cinq conférences ici, à Genève, pour réfuter ces accusations et préciser ma pensée. Je note que je touche bien plus de monde à travers les réseaux sociaux, qui ont répercuté ces causeries que lorsque je me rendais en France pour y donner des conférences.

On vous reproche aussi de violer les principes de la laïcité.

Je le dis clairement. Le principe de laïcité n’existe pas en islam. Cependant, je vis en Europe, je me conforme donc en tout point aux règles de la République. Et j’appelle régulièrement tous les musulmans vivant en Europe à faire de même. Je suis pour une laïcité inclusive, qui permette à toutes les croyances de s’exprimer librement. Je suis contre une laïcité exclusive, une laïcité de combat à la française, qui veut proscrire l’expression de sa foi dans le domaine public. Je suis opposé aussi à une laïcité intrusive, où l’État se permet d’interdire le port du voile à une élue ou à une fonctionnaire.

Le Centre islamique fait-il l’objet d’une surveillance?

Il faut le demander à la police, mais je ne crois pas. C’était le cas autrefois. Je n’ai pas de relations différentes avec les autorités que les simples Genevois.

Un dialogue de civilisation?

Oui. L’Europe peut – et Genève en tout premier lieu – être le foyer d’un dialogue entre citoyens d’une même république dans le respect des convictions de chacun. Le Centre islamique fait partie de la Plate-forme interreligieuse de Genève, qui préfigure le dialogue de civilisations que j’appelle de mes vœux.

Vous, un homme de dialogue?

Parfaitement. Nous devons tous lutter contre le terrorisme qui dévoie aujourd’hui notre religion. Mais l’Europe a aussi beaucoup à se faire pardonner. N’oubliez pas qu’elle s’est construite à travers les croisades et la haine des musulmans. Puis il y a eu la colonisation et plus récemment la politique insupportable d’Israël à l’égard des Palestiniens, soutenue par les États-Unis. Tout cela alimente une vague d’islamophobie. Enfin, le monde musulman revendique le droit d’affirmer ses convictions propres, qui coïncident pour la plupart avec la Déclaration des droits de l’homme. L’esprit de Genève doit nous inspirer. Il peut faire taire les peurs réciproques. (TDG) 

Tribune de Genève, 28 juin 2018

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