Le Temps fait-il le lit d’un discours grossier sur l’islam ?

On était en droit d’attendre de votre journal qu’il ouvre ses pages à d’authentiques spécialistes de l’islam (qui connaissent par exemple l’arabe…), pour nous engager sur la voie d’un dialogue nécessaire, à l’heure où les amalgames vont bon train.

Bien sûr, la liberté d’expression qui nous est si chère peut conduire votre rédaction à publier les propos d’une dame qui affiche ailleurs sa sympathie pour les thèses du bloc identitaire, mouvement d’extrême droite, plusieurs fois condamné pour ses prises de position racistes. Cependant, les propos qui alignent une série de poncifs sur l’incompatibilité de l’islam avec la modernité contribuent-ils vraiment à l’intelligence du débat ?

Nous appellerions à la haine de la démocratie dans nos mosquées ? Pourtant, les Frères musulmans étaient considérés jusque dans un passé récent comme un mouvement modéré, respectueux du choix des urnes. Elus en Egypte, ils se sont retrouvés en prison, victimes d’un coup d’Etat militaire. Or, gouvernements occidentaux et agences de presse ont visiblement pris le parti du coup d’Etat, au moins par une absence de dénonciation complice ! Pendant l’année où le président légitime Morsi a exercé le pouvoir, y a-t-il eu des condamnations à mort, des massacres de foules, des crimes contre les opposants au régime, une restriction de la liberté de la presse, des incarcérations de milliers d’hommes suivies de tortures ? Rien de tout cela. Par contre, toutes ces exactions se sont produites après la prise du pouvoir par les putschistes, et cela ne vous a pas offusqués le moins du monde, vous qui prétendez enseigner aux musulmans votre splendide humanisme ! Remarquons que les Frères ont appelé le peuple à ne pas prendre les armes en Egypte, pour éviter le scénario d’une guerre civile.

En revanche, ma pauvre dame, quand il s’agit de défendre la vérité et le droit des peuples contre le bruit des bottes, en Palestine notamment, nous considérons que la « mort dans la voie de Dieu est notre désir suprême », et qu’il faut combattre par-dessus le marché. Notez que les résistants palestiniens ont toujours souligné que la lutte armée ne pouvait se faire que sur le terrain de l’agression. Les Frères musulmans condamnent aussi bien les attentats perpétrés en Occident, que les exactions de Daech. La France peut comprendre cela : elle a connu ses martyrs, morts au champ d’honneur et dans les geôles de la Gestapo quand ils refusaient le nazisme. Seuls les collaborateurs traîtres les dénonçaient et les considéraient comme des terroristes. 

Vous, vous saluez les militaires et vous ne respectez pas les droits humains (vous ne réclamerez jamais que justice soit faite pour la mort de 2500 Palestiniens à Gaza l’été 2014, pour les crimes qui se poursuivent à l’heure actuelle à Jérusalem-Est). Vous ne respectez pas la démocratie en terre d’islam, ni le dialogue de civilisations. Vous nous reprochez théoriquement le contenu de « textes sacrés » que vous ne savez pas lire, et énumérez avec complaisance la liste des thèmes autour desquels se forgent vos préjugés sur les « horreurs » de la sharî‘a. Mais jamais on n’entendra vos protestations contre les tueries infâmes menées en Palestine, ou contre le massacre continu du peuple syrien, hélas bien réel, depuis plus de quatre ans…

Dans nos mosquées, nous condamnons la violence qui touche des innocents, et nous mettons en avant les enseignements de l’islam, qui déclare que la vie est sacrée ! Nous engageons les musulmans à être de bons citoyens, à voter, à dresser des ponts entre tous les humains, qu’ils soient juifs, chrétiens, libres penseurs. L’islam est un message d’amour et de fraternité. Telle est notre vocation. 

Quelle est la vôtre ?

 Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Le Temps - Opinions,  15 décembre 2015

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