Injustices en Egypte

Opinion

En Egypte, on exécute à tour de bras, avec la bénédiction de l’Occident.

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Les sentences prononcées contre Mohamed Morsi et de très nombreux Frères musulmans proviennent d’une justice pourrie, voire du maréchal Al-Sissi lui-même, s’indigne Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève

Les militaires qui se sont emparés du pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat en Egypte ont mis en scène, à l’encontre du premier président légitimement élu, le Dr Mohamed Morsi, une parodie de justice alignant des accusations mensongères, hélas reprises par les médias peu scrupuleux. Cette horrible farce aurait dû entraîner une réprobation universelle.

Or, il n’en est rien. Non seulement la presse reprend de nouveau, sans honte, les arguments fallacieux des putschistes pour justifier leur action contre la démocratie, mais encore elle donne comme plausibles des chefs d’accusations ignobles, en tout point fabriqués: Morsi se serait arrogé les pleins pouvoirs en suscitant des manifestations réprimées dans le sang, et il serait responsable, avec cent six autres de ses partisans, d’une évasion collective d’une prison du Caire durant le soulèvement de 2011. La vérité est que l’appareil judiciaire en Egypte est gangrené par la corruption. Les sentences prononcées sont dictées par le maréchal Al-Sissi lui-même.

Peines de mort prononcées arbitrairement contre les opposants et les Frères musulmans, dont le guide Mohamed Badie, et à présent contre le président Morsi, l’injustice flagrante qui ressort de telles procédures nous permet de faire un constat amer autant qu’alarmant: tant sur le plan journalistique que politique, les gouvernements et les organes de presse de la communauté européenne se sont parfaitement accommodés de la tyrannie des militaires. N’est-il pourtant pas évident qu’en admettant ces condamnations, on signifie clairement que les Egyptiens n’ont pas droit à ce que la volonté populaire soit respectée sur leur territoire? Abdel Fattah al-Sissi a trahi le peuple égyptien en rompant le serment qui le liait au gouvernement élu, tout comme il a menti en affirmant qu’étant militaire, jamais il ne prendrait le pouvoir. L’Egypte est donc de nouveau devenue une de ces «dictatures respectables», telles qu’elles furent appréciées pendant des décennies par un Occident soucieux de ne pas perdre son hégémonie et ses intérêts géostratégiques dans la région. Comble du déshonneur: la France vend ses avions à l’oligarchie de l’armée égyptienne, méprisant le choix des urnes.

Suffit-il d’évoquer une prétendue «insurrection islamiste au nord du Sinaï» – quand il s’agit surtout de protestations de foules favorables au président Morsi – pour justifier un quelconque soutien aux fomenteurs du coup d’Etat? La mascarade se poursuit, lorsque, après l’annonce du nouveau verdict prononcé contre Mohamed Morsi, on nous dit que trois représentants de la justice ont été assassinés à Al-Arich, chef-lieu du nord du Sinaï. Al-Sissi parle d’un «acte terroriste odieux», et fait aussitôt exécuter, dimanche 16 mai, sans procès équitable, six personnes présentées comme des «djihadistes» par son armée. Tout cela, alors que la position de Morsi a toujours consisté à refuser la violence et à respecter la légitimité.

Quelle hypocrisie tout de même, et quelle lâcheté! Alors que l’ordre instauré par Abdel Fattah al-Sissi donne aux militaires et aux policiers le droit de tuer des civils sans craindre d’être poursuivis, alors que des milliers de prisonniers croupissent dans les prisons, les victimes sont présentées comme des bourreaux.

 Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

La Temps (Débats),  19 mai 2015 -  La Tribune de Genève (L’invité), 20 mai 2015

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